Les travaux de recherche de Claire Blanche-Benveniste (5/)

Les travaux de recherche de Claire Blanche-Benveniste (5/)
par Magali Rouquier, Sandrine Caddeo, Frédéric Sabio

Valence, rection et macro-syntaxe

A la notion de "phrase" déjà mise en cause dans le cadre de l’Approche Pronominale en 1975 et en 1984, Claire Blanche-Benveniste substitue les notions de valence et de rection pour décrire le domaine des relations syntaxiques dépendantes du verbe :

"Nous n’utilisons pas la phrase comme unité de base de l’analyse syntaxique, mais les constructions grammaticales fondées sur des catégories : constructions verbales, nominales, adjectivales, etc. Pour chacune de ces constructions, nous considérons qu’il y a un élément responsable de la construction ou "élément recteur". Dans une construction verbale, c’est le verbe l’élément recteur."

La "phrase" lui semble impropre à décrire la langue parlée :

"La question qui nous est posée, Y a-t-il une syntaxe au-delà de la phrase ?, découpe implicitement deux domaines, le domaine de la phrase, où, par définition, vivrait la syntaxe, et le domaine de l’au-delà, où la syntaxe s’éteindrait au moins en partie, pour laisser place à d’autres types de relations, non-syntaxiques, fondées sur la pragmatique, la prosodie et peut-être encore d’autres dimensions.
Le point de vue que j’exposerai est opposé à cette présentation. Ce n’est pas seulement dans l’au-delà de la phrase qu’il faudrait placer une répartition entre syntaxe et non-syntaxe, mais, pour ainsi dire, dès l’en-dedans de ce qu’on entend par phrase. Autrement dit, ce qui paraît discutable, c’est l’idée même que la phrase puisse être une bonne unité de calcul en grammaire, surtout pour le traitement des données de langue parlée, dans lesquelles cette notion s’applique mal ." (Phrase et construction verbale, 2002)

Si Claire blanche-Benveniste écartait la possibilité que l’on puisse partir de la phrase pour décrire les relations syntaxiques, elle refusait tout autant de limiter le champ grammatical à celui des relations de dépendance stricto sensu, telles qu’on peut les saisir à partir des propriétés rectionnelles des catégories constructrices comme le nom ou le verbe. Dès le début des années 80, elle a insisté sur le fait que les énoncés comportaient de nombreux éléments qui n’étaient qu’ "associés" à la construction verbale sans y être intégrés par une relation de rection. Il en va ainsi des unités du type "franchement" dans "franchement il exagère", auxquelles la grammaire traditionnelle accole parfois l’étiquette trompeuse de "complément de phrase", mais qui, d’après elle, n’avait aucune des caractéristiques de véritables compléments :

"Les associés se laissent définir, grammaticalement, par toute une série de propriétés négatives : ils ne prennent pas de variations de modalités, ils ne sont pas soumis aux dispositifs verbaux ; bref, ils échappent à la prise régissante du verbe." (La complémentation verbale : valence, rection et associé, 1981)

La prise en compte de tels éléments, très nombreux dans certaines productions orales, l’a amenée à théoriser cette distinction entre rection et non-rection comme deux types fondamentaux de relations syntaxiques. C’est ainsi qu’elle proposa au début des années 90 de faire une opposition tranchée entre deux plans d’organisation : la micro-syntaxe (fondée sur les propriétés de rection) et la macro-syntaxe (non réductible aux faits de dépendance rectionnelle), chacun de ces niveaux reposant sur des modes d’organisations spécifiques et livrant en quelque sorte deux modèles différents de regroupements grammaticaux. Cette distinction, même si elle a pu donner lieu à des interprétations différentes parmi les chercheurs, a d’emblée rencontré un grand intérêt, bien au-delà du premier cercle de ses disciples et a constitué une base théorique et méthodologique permettant de renouveler l’analyse de certains faits de grammaire réputés "difficiles", tels que les dislocations, les dispositifs de la rection, certains aspects de l’ordre des mots…

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